« La fraise connaît une crise »

par Laure Sauvage, mis à jour à 18:16
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« La fraise connaît une crise »

Laurent Renaud, directeur du Cadran de Sologne (Loir-et-Cher), analyse la conjoncture fraisicole sur fond d’épidémie du coronavirus.

Horizons  : Pouvez-vous nous présenter le Cadran de Sologne en quelques mots  ?

Laurent Renaud  : Le Cadran de Sologne est une coopérative de fruits et de légumes créée en 1981. La structure compte vingt-quatre adhérents. L’un d’eux produit uniquement des poireaux, dix-huit exploitations sont spécialisées en fraises et les cinq autres produisent des poireaux et des fraises. Notre production annuelle de poireaux s’élève à 2 800 t. Elle est d’environ 2 350 t en fraises. Pour la fraise de printemps (2 000 t), on commence le 15 avril et on s’arrête le 30 juin. La saison des fraises remontantes (350 t) démarre le 1er juillet et s’arrête aux premières gelées, vers le 15 novembre. La saison des poireaux s’étale de septembre à mi-avril pour les plus tardifs.

Quelles sont les conséquences du coronavirus sur la production de fraises  ?

La plus grosse conséquence se fera sentir d’ici deux à trois semaines (cet entretien a été réalisé le 31 mars, NDLR), au moment des premières récoltes. Nous sommes à 40  % de disponibilité en main-d’œuvre saisonnière. Si rien ne change, nous perdrons 60  % de notre récolte. Certes, ce n’est pas aussi linéaire. Des exploitants arrivent à 75  % de leur potentiel. En revanche, ceux qui travaillent avec des entreprises intérimaires polonaises, bulgares, roumaines ou espagnoles souffrent d’un manque criant avec 10  % à 15  % de personnel disponible.

Concrètement, combien de saisonniers vous faut-il  ?
Nous avons besoin de mille personnes. Or il nous en manque six cents. Je parle bien de cueilleurs de fraises et non de retraités, d’étudiants ou de salariés en chômage technique. Ces personnes se proposent de donner un coup de main. Nous les remercions. Mais la saison des fraises n’est pas un travail à temps partiel. Ce sont six jours de cueillette par semaine à temps plein.

Quel profil de saisonnier recherchez-vous  ?

Ce sont des personnes qui ont l’habitude de travailler dans l’agriculture. Jusqu’à présent, nous recourions à une main-d’œuvre d’Europe de l’Est car nous ne trouvions pas sur place le personnel dont nous avions besoin. Pour la fraise en sol, il faut être courbé. C’est pénible. En mai, dans les tunnels, il fait un peu chaud. Il faut donc avoir de bonnes aptitudes physiques pour récolter des fraises.

Qu’est-ce qui empêche votre main-d’œuvre habituelle de venir cueillir les fraises  ?

Ces personnes sont disponibles mais elles sont bloquées dans leurs pays respectifs, que ce soit en contrats directs ou en travailleurs détachés. Cela vaut aussi pour les contrats OFII (Office français de l’immigration et de l’intégration) avec le Maroc.

Le problème est-il le même pour les poireaux  ?

Les ateliers qui avaient encore des poireaux au moment où l’épidémie du coronavirus a éclaté disposaient de leur personnel. Certes, cette main-d’œuvre s’est un peu effritée, notamment des mamans qui sont restées auprès de leurs enfants lorsque les écoles ont été fermées. Mais, globalement, nous n’avons pas rencontré de gros souci.

Pour en revenir aux fraises, quelles sont les solutions auxquelles vous réfléchissez  ?

C’est très compliqué. Comme je vous le disais, des gens pleins de bonne volonté nous appellent. Des universités nous contactent pour mettre en place une bourse de l’emploi auprès des étudiants. Or le problème est le suivant  : à la fin du confinement, par exemple en pleine saison, mi-mai, ces personnes retourneront dans leurs universités ou leurs entreprises. Pour nous, ce n’est pas une solution satisfaisante. Si, en Sologne, le personnel disponible ayant l’habitude de travailler dans la fraise existait, nous n’aurions pas rencontré ces problèmes. Or, tous les ans, nous avons des difficultés de recrutement. Les producteurs sollicitent les saisonniers pour voir s’ils connaissent des gens dans leur famille. Mais je ne sais pas d’où peut venir le miracle. Nous sommes dans l’incertitude.

Quelle visibilité avez-vous pour la commercialisation des fraises  ?

La fraise est un produit spéculatif. La semaine dernière, les magasins n’avaient pas référencé les produits français dans les rayons. C’était également le cas pour l’asperge. Conséquence  : les cours étaient au plus bas. Les collègues des autres régions jetaient de la fraise, en dégageaient dans l’industrie, en offraient aux œuvres caritatives ou aux hôpitaux. C’était sauve-qui-peut  ! En revanche, les producteurs du Sud-Ouest de la France disposent d’une main-d’œuvre. Ils seront donc moins pénalisés que nous. L’AOPN, Association d’organisations de producteurs nationale Fraises de France, a demandé à la grande distribution de basculer sur la production française. Les magasins ont mis le produit en avant et, la semaine dernière, mes collègues manquaient de marchandise. Les prix remontent progressivement. Nous espérons que les indicateurs seront revenus au beau fixe d’ici Pâques.

Quel est le cours des fraises en cette fin mars  ?

En gariguette, nous sommes à 1,50 euro la barquette de 250 grammes, soit six euros le kilo. Habituellement, à cette période de la saison, nous sommes à 2,50 euros la barquette. La fraise ronde est à 4 euros le kilo, soit 50  % du prix habituel. Depuis deux semaines, la fraise connaît une crise.

À quoi est-elle due  ?

La production est arrivée et il n’y avait pas de débouchés en face. La grande distribution n’a pas privilégié les produits de printemps dans la mesure où les gens se ruaient dans les magasins pour acheter des produits de première nécessité. Or la fraise et l’asperge sont des produits festifs. Les producteurs d’asperges vertes de Chambord sont également pénalisés par la fermeture des restaurants (lire le témoignage ci-contre).

Un mot de conclusion  ?

Nous gardons le moral même si les indicateurs ne sont pas bons. Ni les adhérents de la coopérative ni les salariés ne sont atteints par le coronavirus. Or protéger tout le monde est une priorité. Travailler dans l’agriculture est plus pénible qu’ailleurs. C’est la raison pour laquelle les gens ne se bousculent pas pour venir dans nos champs. J’espère néanmoins que nous trouverons de la main-d’œuvre afin de sauver un maximum de fraises. Avec un peu de chance, du soleil mais sans chaleur excessive au printemps et une consommation au rendez-vous, nous parviendrons peut-être à réaliser une saison correcte.

Propos recueillis par Olivier Joly

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