« L’école est un lieu et non un concept »

par Laure Sauvage, mis à jour à 02:36
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« L’école est un lieu et non un concept »

Lolita Voisin dirige l’École de la nature et du paysage de Blois. Elle présente l’établissement et la manière dont celui-ci s’est adapté à la crise sanitaire actuelle. Faisant appel à de nombreuses disciplines, le métier de paysagiste-concepteur est amené à se développer.

Horizons : Combien d’étudiants accueillez-vous et en quoi consiste le cursus que vous proposez ? 

Lolita Voisin : Nous accueillons 170 étudiants. Nous proposons une formation en cinq ans de paysagiste-concepteur. Les deux premières années constituent le Cycle préparatoire aux études de paysage (CPEP). Les trois années suivantes composent le diplôme d’État de paysagiste (DEP).

Les étudiants reçoivent des enseignements variés car notre formation est généraliste et professionnalisante : sciences du vivant (botanique, écologie, pédologie, agronomie et hydrologie), techniques de dessin et de construction (géométrie descriptive, construction pratique, voiries et réseaux divers). Nous avons également beaucoup de sciences humaines. Comprendre les transformations du monde à venir et les accompagner nécessitent d’être conscient du contexte dans lequel nous intervenons.

D’où la place accordée à l’histoire de la formation des villes et des paysages, à la géographie urbaine et rurale, aux politiques territoriales, au droit de l’urbanisme et du paysage, etc. Nous avons également beaucoup d’initiation à la recherche. En effet, les formations de niveau bac + 5 doivent être tournées vers la recherche académique et proposer un passage en doctorat. 

Le projet de paysage constitue la pierre angulaire du cursus. De quoi s’agit-il précisément ? 

Comme le projet d’architecture, c’est la création d’espaces habités et cultivés. Ceux-ci se situent à différentes échelles : jardins, villes, etc. Cela conduit à travailler sur l’espace public, la réhabilitation d’anciennes zones industrielles, les enjeux environnementaux et agricoles dans le cadre des extensions périurbaines, etc.

D’autres projets concernent les parcs ou la trame verte et bleue. Les étudiants travaillent également sur des questions beaucoup plus vastes à l’échelle du territoire : transition énergétique des agglomérations, plans alimentaires territoriaux, etc.

Quelles sont les particularités de la formation de paysagiste ?

Celle-ci est fortement ancrée sur le terrain. Pour les paysagistes, c’est essentiel. Chaque année, les étudiants partent en voyage interdisciplinaire avec plusieurs enseignants (dessin, géologie, écologie, etc.). Objectif  : se confronter à des territoires particuliers.

En première année, l’accent est mis sur le littoral. Les années suivantes sont consacrées aux montagnes, aux métropoles et aux milieux méditerranéens. D’autre part, les étudiants effectuent douze mois de stage en cinq ans. Les deux premières années, ce sont des stages « ouvriers ». Les étudiants sont en contact direct avec les plantes : jardins botaniques, réserves naturelles, pépinières, etc.

À partir de la troisième année, ce sont des stages de maîtrise d’œuvre : agence de paysage, agence d’architecture ou d’urbanisme, Conseil en architecture, urbanisme et environnement (CAUE), chambre d’Agriculture, etc. En cinquième année, les étudiants sont en autonomie sur un sujet qu’ils choisissent eux-mêmes.

Par exemple, une étudiante travaille sur le conflit des algues vertes dans la baie de Douarnenez (Finistère). L’enjeu  : comment accompagner des projets agricoles ? Une autre étudiante travaille sur l’enfouissement des déchets radioactifs à Bure (Meuse). Les étudiants soutiennent leur mémoire puis effectuent un stage professionnalisant de trois mois avant d’être diplômés. 

Quel est le profil de vos étudiants et sur quels critères les recrutez-vous ? 

Beaucoup d’étudiants possèdent un bac S. Au lycée, ils choisissent ce cursus dans la perspective d’études généralistes. Nous avons aussi des étudiants qui viennent de bac ES, Sciences et technologies de l’agronomie et du vivant (STAV), etc. Nous avons également des étudiants ayant suivi d’autres parcours et qui changent d’orientation : BTS, licence, etc.

Il existe deux moyens d’intégrer l’école : un concours d’entrée en première année. La seconde voie permet d’entrer directement en troisième année. Ce concours est commun à toutes les écoles délivrant le DEP.

Quel a été l’impact du coronavirus sur votre établissement ?

La crise sanitaire a été gérée au niveau de l’Institut national des sciences appliquées (Insa, dont l’École de la nature et du paysage est l’une des composantes, NDLR). Je suis directrice de département et directrice déléguée aux formations de paysagiste. À ce titre, je siège à la direction de l’Insa et je prends des décisions avec mes collègues. Très rapidement, nous avons annulé les déplacements à l’étranger et les stages. Il a donc fallu imaginer un exercice de remplacement.

Objectif : observer ce qui nous arrive et se projeter dans une anticipation-fiction. Nous avons fait cela de manière progressive entre la première et la quatrième année. Chez un paysagiste, l’observation et l’anticipation sont des qualités essentielles. Ce qui nous arrive changera certainement beaucoup de choses dans notre monde. C’est donc important que les paysagistes prennent du recul. 

Qu’est-il advenu des enseignements ? 

Ceux-ci ont été annulés et nous avons mis en place un plan de continuité pédagogique. Comme tout le monde en France, nous nous sommes lancés dans la visioconférence. Les cours de mars ont été dispensés. Cependant, l’enseignement repose sur du relationnel. L’école est un lieu et non un concept. Nos locaux resteront fermés jusqu’en septembre.

Comment avez-vous réorganisé vos concours d’entrée ? 

Ceux-ci se déroulent normalement en présentiel. Le CPEP avait lieu les 22, 23 et 24 avril. Le DEP se déroule en deux phases. Avec l’équipe pédagogique, nous avons imaginé des épreuves à distance. Tout va bien, nous avons reçu les dossiers. Nous ne rencontrerons aucune difficulté d’inscriptions l’année prochaine. 

Qu’en est-il des soutenances de mémoires ? 

Comme je vous l’ai dit, les étudiants sont en autonomie sur un sujet. En juin, ils présentent leur travail devant un jury de six personnes. Nous avons choisi de ne pas le faire en visioconférence et de le reporter en septembre. Nous croisons les doigts pour que ce soit sanitairement possible. 

Un mot de conclusion ? 

L’école a été créée en 1993. À l’époque, paysagiste était un métier du futur. En 2020, la crise sanitaire montre que c’est un métier du présent. Nous avons besoin de changer nos manières de construire, de transformer et de cultiver. Nous ne pouvons plus dépenser sans compter. Notre formation est excellente et nous y croyons beaucoup.

Cependant, nous devons évoluer en permanence. Le métier de paysagiste est amené à se développer. Les enjeux : décloisonner et mieux se comprendre mutuellement. C’est très important d’ouvrir des secteurs qui sont restés trop longtemps isolés les uns des autres.

Propos recueillis par Olivier Joly

Photo : © Christophe Le Toquin

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