Édito de Miguel Vercruyce
« Apiculture professionnelle : combien de temps nos exploitations pourront-elles encore tenir ? »
Le président de la commission apiculture de la FNSEA 45, Miguel Vercruyce, alerte sur la fragilisation du modèle économique de l’apiculture professionnelle et appelle à mieux protéger une filière essentielle à la production agricole.
Le président de la commission apiculture de la FNSEA 45, Miguel Vercruyce, alerte sur la fragilisation du modèle économique de l’apiculture professionnelle et appelle à mieux protéger une filière essentielle à la production agricole.
« L'apiculture professionnelle est une petite filière par le nombre d'exploitations. Les données issues des déclarations de ruches du ministère de l'Agriculture font état de seulement 87 apiculteurs professionnels en Centre-Val de Loire, dont 14 dans le Loiret. En apiculture, en métropole, 200 colonies constituent le seuil administratif de référence pour caractériser une exploitation apicole dite professionnelle. Nous parlons donc ici d'exploitations conduisant généralement plusieurs centaines de colonies et pour lesquelles l'apiculture constitue une véritable activité agricole et économique.
Nous sommes peu nombreux. Mais derrière ces chiffres se trouvent des milliers de colonies, des exploitations agricoles, des emplois, une production française et un service de pollinisation indispensable à de nombreuses cultures.
40 % de récolte en moins
Aujourd'hui, notre modèle économique est en train de devenir intenable : 40 % de récolte en moins, mais 100 % des charges à payer. La campagne 2026 en est une nouvelle illustration. Après un printemps plutôt favorable dans certains secteurs, le froid tardif puis la sécheresse ont fortement pénalisé les miellées estivales. Sur le terrain, nous estimons la baisse de production autour de 40 %, avec évidemment de fortes disparités selon les exploitations, les secteurs et les miellées.
Mais lorsqu'un apiculteur récolte 40 % de miel en moins, ses charges, elles, ne diminuent pas de 40 %. Les véhicules doivent toujours parcourir les kilomètres. Les ruches doivent toujours être déplacées. Les salariés doivent être payés. Le matériel doit être entretenu. Les colonies doivent être soignées et, cette année plus encore, nourries lorsque la sécheresse ne leur permet plus de trouver suffisamment de ressources.
Tout augmente, sauf le prix payé au producteur
Et lorsque la récolte diminue, les charges fixes doivent être réparties sur beaucoup moins de kilos de miel. Mécaniquement, le coût de production au kilo augmente fortement. Toutes les charges augmentent, sauf le prix payé au producteur. Le carburant en est probablement l'exemple le plus parlant. L'apiculture professionnelle est une agriculture extrêmement mobile. Une exploitation de plusieurs centaines de ruches réalise de nombreuses transhumances au cours d'une saison pour suivre les floraisons et les cultures. Cela représente des milliers de kilomètres avec des véhicules utilitaires, pick-up, camions et remorques lourdement chargés. À cela s'ajoutent le nourrissement, le renouvellement du cheptel, les traitements sanitaires, la cire, le matériel, l'électricité, les assurances, les emballages, la main-d'œuvre et désormais une lutte de plus en plus coûteuse contre le frelon asiatique.
Aujourd'hui, sur le terrain, certains miels français de fleurs d'été sont proposés autour de 4,30 à 4,60 euros HT/kg en vrac. Les données de FranceAgriMer montraient déjà, pour 2024, des prix moyens en vrac aux grossistes et conditionneurs de l'ordre de 4,60 euros/kg pour le miel toutes fleurs, 4,10 euros/kg pour le colza et 4 euros/kg pour le tournesol. Dans le même temps, les références disponibles situent le coût de production d'un miel professionnel autour de 5 euros/kg en moyenne, avec naturellement des écarts importants entre exploitations.
Il faut donc appeler les choses par leur nom : lorsqu'un miel nous est acheté 4,30 euros/kg alors que sa production nous coûte 5 euros/kg ou davantage, nous produisons et vendons à perte. Aucune exploitation agricole ne peut durablement fonctionner ainsi.
La concurrence des importations
C'est dans cette situation économique déjà extrêmement fragile que vient s'ajouter la pression des importations. Sur les cinq dernières années, la France a produit en moyenne environ 28 000 tonnes de miel par an. À lui seul, le contingent de 45 000 tonnes prévu dans l'accord avec le Mercosur représente donc l'équivalent d'environ 1,6 année de production française moyenne, même si ce volume concerne naturellement l'ensemble du marché européen. Dans un marché où les prix du vrac sont déjà insuffisants pour de nombreuses exploitations, nous avons raison de nous interroger sur les conséquences de volumes supplémentaires.
Nous ne pouvons pas demander aux apiculteurs français de respecter nos normes sanitaires, environnementales et de traçabilité, de supporter nos charges sociales et le coût du travail français, puis les mettre en concurrence avec des produits issus de modèles économiques et réglementaires différents. Nous devons défendre une traçabilité irréprochable de l'origine des miels, des contrôles renforcés sur les importations, une véritable réciprocité des normes et des mécanismes de sauvegarde lorsque le marché européen est déstabilisé.
Une ligne rouge doit être clairement posée : le prix du miel importé sur le marché mondial ne peut pas devenir la référence de rémunération de l'apiculteur professionnel français.
Face au risque incendie, il faut adapter nos règles
L'été 2026 aura également mis en évidence une difficulté directement liée au changement climatique. Lors des périodes de risque incendie élevé, les restrictions de circulation et d'accès à certains massifs ainsi que l'interdiction d'utiliser un enfumoir peuvent empêcher un professionnel d'accéder à plusieurs centaines de colonies.
La prévention des incendies est évidemment indispensable. Personne ne souhaite prendre le moindre risque avec nos forêts. Mais une ruche reste un élevage vivant. Même en période de sécheresse ou de forte chaleur, nous devons pouvoir intervenir lorsque cela est indispensable : nourrir les colonies, assurer leur suivi sanitaire, retirer les hausses ou répondre à une urgence. Les transhumances et la mise en place des ruches s'effectuent par ailleurs principalement de nuit et avant le lever du jour. Nous devons donc sortir d'une logique du tout ou rien.
La FNSEA 45 souhaite que puisse être étudiée avec les services de l'État la mise en place d'un protocole de dérogation strictement encadré pour les apiculteurs professionnels, permettant les interventions indispensables aux heures présentant le moins de risques, avec des obligations précises : extincteur, réserve d'eau, téléphone, matériel adapté et enfumoir sécurisé.
Défendre les apiculteurs, pour tous
Une exploitation apicole ne produit pas seulement du miel. Les abeilles domestiques participent à la pollinisation de nombreuses productions : colza, tournesol, arboriculture, cultures porte-graines, luzerne, légumes et productions semencières… Les travaux de l'Inrae ont montré sur le colza qu'une forte abondance de pollinisateurs pouvait apporter en moyenne 15 % de rendement supplémentaire.
Ce chiffre doit interpeller le monde agricole. Prenons un exemple très concret : la disparition d'une exploitation de 500 ruches ne représente pas seulement plusieurs tonnes potentielles de miel français en moins. Ce sont aussi 500 colonies qui ne seront plus entretenues et déplacées au cœur de nos territoires agricoles au moment où certaines cultures ont besoin de pollinisateurs. L'apiculture professionnelle ne doit donc pas être considérée comme une petite filière à part. Défendre les apiculteurs professionnels, c'est aussi défendre le potentiel de production d'autres filières agricoles.
Vivre de notre métier, pas des aides
Nous voulons vivre de notre métier, pas vivre des aides. Nous voulons produire du miel français et pouvoir le vendre à un prix qui rémunère notre travail et couvre réellement nos coûts de production. Mais lorsqu'un accident climatique détruit une part importante de notre récolte, que toutes nos charges continuent d'augmenter et que certains miels sont achetés sous leur coût réel de production, l'apiculture professionnelle doit également pouvoir bénéficier de dispositifs d'accompagnement adaptés. Nous ne demandons pas un traitement de faveur. Nous demandons que l'apiculture soit considérée pour ce qu'elle est : une production agricole à part entière, avec des exploitants, des investissements, des charges, des emplois, des risques sanitaires, climatiques et économiques.
La question que nous devons nous poser collectivement est donc simple : Voulons-nous encore demain des apiculteurs professionnels capables de vivre de leur métier, de produire du miel français et de maintenir des milliers de colonies au cœur de nos territoires agricoles ? Si la réponse est oui, alors il est temps d'agir.
Soutenir aujourd'hui les exploitations qui existent coûtera toujours moins cher que tenter demain de reconstruire une filière professionnelle que nous aurions laissé disparaître. »
Sources : ministère de l'Agriculture — données issues des déclarations de ruches et références relatives à l'apiculture professionnelle ; MSA ; FranceAgriMer ; Inrae ; données de la filière apicole.