Les céréaliers veulent reprendre la main à Bruxelles
Engrais, désherbage, Pac, Ukraine, phytosanitaires ou nouvelles techniques génomiques : les dossiers qui concernent les grandes cultures se jouent désormais largement à l’échelle européenne. Pour Cédric Benoist, secrétaire général adjoint de l’AGPB et président du groupe de travail céréales du Copa-Cogeca, la France doit retrouver du poids dans les négociations si elle veut défendre les moyens de production des céréaliers.
Engrais, désherbage, Pac, Ukraine, phytosanitaires ou nouvelles techniques génomiques : les dossiers qui concernent les grandes cultures se jouent désormais largement à l’échelle européenne. Pour Cédric Benoist, secrétaire général adjoint de l’AGPB et président du groupe de travail céréales du Copa-Cogeca, la France doit retrouver du poids dans les négociations si elle veut défendre les moyens de production des céréaliers.
« Aujourd’hui, le gouvernement français est peu influent à Bruxelles. » Cédric Benoist ne cherche pas à résumer les difficultés des grandes cultures à un seul dossier. Pour le secrétaire général adjoint de l’Association générale des producteurs de blé et autres céréales (AGPB), également président du groupe de travail céréales du Copa-Cogeca*, le sujet est plus large : engrais, phytosanitaires, désherbage, Pac, Ukraine ou nouvelles techniques génomiques ont désormais un point commun. Une grande partie des arbitrages se jouent en premier lieu au niveau européen avant d'être tranchés in fine à Paris. On le voit cruellement sur le sujet des insecticides pour les betteraves.
Dans les exploitations, les conséquences sont pourtant très concrètes. Elles touchent au prix de l’azote, à l’accès aux solutions de désherbage, aux charges de mécanisation, aux variétés disponibles demain ou encore aux règles de concurrence avec les pays tiers. « Il faut intensifier notre lobbying à la table des négociations pour peser au niveau européen », insiste l’exploitant loirétain, qui suit ces dossiers pour l’AGPB à Bruxelles.
L’Ukraine, sujet agricole autant que diplomatique
Parmi les dossiers de fond, l’adhésion possible de l’Ukraine à l’Union européenne est regardée de près par les céréaliers. Pour Cédric Benoist, il ne s’agit pas d’un sujet lointain, ni seulement géopolitique. C’est aussi une question agricole majeure, compte tenu du poids de l’Ukraine dans les grandes cultures et de la différence de modèle avec les agricultures d’Europe de l’Ouest. « Avec la candidature de l’Ukraine à l'Union européenne, cela fait partie des choses sur lesquelles on ne cesse d’alerter », explique-t-il. Selon lui, si jamais la procédure aboutit, l’agriculture ukrainienne ne pourra pas être intégrée comme les précédents élargissements. « Il y a une agriculture complètement différente. Ça ne peut pas se faire comme ça s’est fait pour les autres pays », estime-t-il.
Le responsable agricole observe que les représentants ukrainiens sont déjà très actifs auprès des institutions européennes. « Nos collègues ukrainiens ont déjà un bureau place du Luxembourg. Ils sont hyperactifs, ils organisent des événements », rapporte-t-il. Pour l’AGPB, l’enjeu est donc d’anticiper. « Ce n’est pas le jour où la guerre sera finie qu’il faudra se réveiller », prévient Cédric Benoist.
Derrière cette alerte, plusieurs questions se posent déjà : l’évolution du budget agricole européen, la place des productions ukrainiennes dans le marché commun, les normes appliquées, les volumes, mais aussi l’équilibre de la future Pac. « Les deux avancent en parallèle », résume-t-il, en parlant à la fois de la guerre et des discussions européennes.
Les engrais, urgence économique immédiate
Si l’Ukraine représente un dossier structurant pour les prochaines années, les engrais restent l’un des sujets les plus pressants pour les exploitations. « Aujourd’hui, le sujet le plus prégnant, c’est l’accès aux engrais azotés », affirme Cédric Benoist. Le problème est à la fois industriel, géopolitique et agricole. La fabrication des engrais azotés dépend du gaz et de l’ammoniac. Or, les sanctions visant la Russie et les discussions européennes sur les importations pèsent sur les équilibres d’approvisionnement. « Pour faire des engrais, il faut du gaz, il faut de l’ammoniac », rappelle le représentant de l’AGPB. Dans ce dossier, il pointe une contradiction possible pour l’industrie et l’agriculture européenne. « Taxer les engrais russes sans taxer l’ammoniac russe était un non-sens. Le nouveau paquet de sanctions intègre l’ammoniac mais avec une franchise », explique-t-il. L’objectif était, selon lui, de ne pas couper un sourcing pour les fabricants européens, alors même que les agriculteurs subissent déjà la hausse des coûts de production.
Le Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) fait aussi partie des sujets suivis. Son application aux engrais azotés doit être évaluée au regard de ses effets sur les prix, la compétitivité des producteurs européens et la capacité de l’industrie à fournir les agriculteurs. Pour les céréaliers, le risque est clair : ajouter de la contrainte sur un poste de charge déjà déterminant.
À ces tensions s’ajoute le GNR, autre sujet de préoccupation dans les exploitations. Cédric Benoist replace toutefois la situation française dans un contexte plus large. « Quand on échange avec nos collègues européens, mais aussi américains, ils vivent la même situation. Toutes les agricultures modernes vivent un peu la même situation que nous », observe-t-il. Reste, selon lui, la question des réponses politiques et de leur efficacité. L’Espagne vient de débloquer 800 millions d’euros d’aides !
Désherbage : deux matières actives très attendues
L’autre dossier très concret pour les céréaliers concerne le désherbage des céréales à paille. « On va avoir l’homologation de deux nouvelles matières actives antigraminées pour le désherbage des céréales à paille. Il y en a une qui est certaine au niveau européen, l’autre qui est en cours », indique Cédric Benoist. Ces sujets passent notamment par le Scopaff, comité européen au sein duquel les États membres se prononcent sur différents dossiers liés aux végétaux, aux animaux, aux denrées alimentaires et à l’alimentation animale. Dans les exploitations céréalières, ces décisions sont suivies de près. La maîtrise des adventices reste un point central des itinéraires techniques, en particulier lorsque certaines solutions disparaissent ou deviennent plus difficiles à utiliser.
Pour Cédric Benoist, la difficulté tient au décalage entre les ambitions réglementaires et les moyens disponibles. « Depuis 2019, on a que deux matières actives qui ont été homologuées au niveau européen », rappelle-t-il. Dans ces conditions, chaque renouvellement prend une importance particulière.
Le responsable agricole suit aussi les discussions autour du règlement européen 1107/2009, qui encadre la mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques. Dans le cadre de l’« Omnibus santé », les organisations agricoles espèrent une évolution de l’approche européenne. « On est en train de le toiletter, ce règlement 1107, pour rééquilibrer un peu la notion de bénéfice-risque des phytos », explique-t-il.
« Le biocontrôle ne sera pas la panacée »
Dans les débats sur les produits phytosanitaires, les solutions alternatives occupent une place de plus en plus importante. Le biocontrôle en fait partie. Mais Cédric Benoist appelle à ne pas en faire une réponse unique aux difficultés rencontrées dans les champs. « Le biocontrôle, ce ne sera pas la panacée, pas pour l’instant », estime-t-il. Pour les céréaliers, l’enjeu n’est pas de refuser l’arrivée de nouvelles solutions, mais de garder une boîte à outils suffisante. Les producteurs doivent pouvoir répondre aux impasses techniques, aux résistances, aux aléas climatiques et aux contraintes économiques. Or, selon l’AGPB, les retraits ou les restrictions avancent plus vite que l’arrivée de solutions pleinement opérationnelles.
Ce point nourrit une inquiétude récurrente dans les grandes cultures : produire avec moins de moyens, dans un contexte de concurrence internationale, tout en respectant des exigences réglementaires de plus en plus nombreuses.
Les NGT, piste d’adaptation au climat
Cédric Benoist place aussi beaucoup d’espoir dans les nouvelles techniques génomiques, les NGT, également appelées NTG en français. Ces technologies font l’objet de discussions européennes et sont regardées par une partie du monde agricole comme un levier pour développer des variétés plus résistantes aux maladies ou aux aléas climatiques. « On attend beaucoup du texte NGT sur les nouvelles technologies d’agriculture, parce que ça peut être une clé pour demain », explique-t-il. Le responsable agricole pense notamment aux zones intermédiaires, où les cultures sont souvent exposées à des conditions plus difficiles. « On doit avoir des variétés plus résistantes », insiste-t-il, en évoquant les coups de chaud, les périodes de stress hydrique et les épisodes climatiques plus irréguliers. « On vient de vivre deux mois assez compliqués au niveau des céréales à paille en zone intermédiaire, où ça cramait pas mal », rapporte-t-il.
Le dossier reste toutefois très sensible dans le débat public. Traçabilité, étiquetage, brevets, distinction entre les différentes catégories de plantes issues de ces techniques : les points de discussion sont nombreux. Pour Cédric Benoist, il faudra aussi mener une bataille d’explications. « Il va y avoir une vraie bataille de communication là-dessus », anticipe-t-il. Il estime notamment qu’une traçabilité trop lourde jusqu’au produit final pourrait bloquer le développement de ces outils. Sur les brevets, il note aussi que le compromis européen reste fragile. « C’est un peu la difficulté d’état d’esprit entre l’Europe et le reste du monde », observe-t-il.
Un sentiment de décrochage politique
Au fil des dossiers, une même inquiétude revient : celle d’une France moins capable de peser dans les arbitrages européens. « On l’a vu sur la Pac, on l’a vu sur d’autres sujets comme le MACF : si la majorité au Copa était claire, la France, elle, n’a pas réussi à monter de majorité au sein des États », regrette Cédric Benoist. Son jugement sur la période politique actuelle est sévère. « Le gouvernement écoute, mais il n’entend pas », affirme-t-il. Selon lui, les représentants agricoles sont reçus, les sujets sont connus, mais les décisions ne suivent pas suffisamment. « On est sur une fin de règne présidentielle, et clairement sur un gouvernement qui expédie les affaires courantes », estime-t-il.
À l’approche des prochaines échéances nationales, il appelle donc les responsables politiques à regarder l’agriculture au-delà du seul cadre français. Les règles qui encadrent les grandes cultures se construisent aussi dans les compromis européens, les votes des États membres et les rapports de force à Bruxelles.
Défendre les moyens de produire
Pour l’AGPB, le fil conducteur est clair : les céréaliers ne veulent pas seulement gérer les crises au coup par coup. Ils veulent défendre les moyens de produire dans la durée. Cela passe par l’accès aux engrais compétitifs, par des solutions de désherbage efficaces, par une réglementation phytosanitaire adaptée, par l’innovation variétale et par une Pac capable de tenir compte de la réalité des exploitations.
Derrière les sigles européens, les conséquences sont directement visibles dans les champs. Une matière active renouvelée ou non, une règle sur les engrais, une décision sur les NGT ou une évolution de la Pac peuvent modifier les marges de manœuvre des producteurs. Pour Cédric Benoist, c’est précisément pour cela que la France doit retrouver du poids dans les discussions européennes.
« Il faut peser à la table des négociations », insiste-t-il.
*Comité des organisations professionnelles agricoles et Confédération générale des coopératives agricoles de l'Union européenne.