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Betterave
« Prévention et recherche vont tirer l'ensemble de la filière vers le haut »

Alexandre Quillet, président de l’Institut technique de la betterave, revient sur ce qui a conduit la filière à présenter un plan de prévention visant à encadrer la possible réintroduction temporaire des néonicotinoïdes et sur le Plan national de recherche et d’innovation sur lequel l'institut travaille avec l’Inrae* pour trouver des solutions alternatives contre la jaunisse.

Alexandre Quillet

La campagne 2020 se termine, les rendements sont catastrophiques et certains planteurs envisagent de revoir leurs surfaces en 2021. Que pouvez-vous leur dire ?

Alexandre Quillet : Faisons tout d'abord un état des lieux. Cette année a été exceptionnelle. Aucun modèle prédictif n’a fonctionné, et nous avons donc découvert au fur et à mesure que les mois avançaient que la catastrophe était pire que celle que nous imaginions. Toujours est-il que depuis avril, date de l’invasion des pucerons verts, nous observons, mesurons, évaluons et compilons des données pour mieux comprendre ce qui s’est passé et nous en servir dans la recherche à plus ou moins long terme.

Et si nous n’avons pas encore réussi à tout faire, c’est que nous avons été contraints de patienter. En effet, pour mesurer la jaunisse virale dans les plantes, nous utilisons des tests Elisa, ceux-là même qui servent au Covid-19. Inutile de vous dire que nous n’avons pas été les premiers servis en matériel, et que ce que nous avions commandé est arrivé bien plus tardivement, en cours d’année.

En tout état de cause, la baisse des rendements est le résultat de plusieurs facteurs : la sécheresse et la présence en grande quantité de la jaunisse, ou plutôt de quatre viroses identifiées en 2020, l’une qu’on ne connaissait pas, et trois autres, dont l’une est rare.

Or celle-là a été la principale cette année. Elle a pris le dessus sur les deux autres, ce qui veut dire qu’il y a eu une synergie entre plusieurs viroses à l’intérieur des plantes. Cela expliquerait les baisses de rendements inimaginables que nous avons eues.

Pour 2021, la campagne a été préparée tout autrement. Parlementaires et gouvernement ont compris que la filière ­betterave-sucre courait à la catastrophe sans réintroduction des néonicotinoïdes (NNI) en enrobage de semences, seule alternative efficace à 100 % contre la jaunisse. Mais prendre une telle décision dans le contexte sociétal actuel n’est pas facile, il faut tenir compte de toutes les sensibilités.

C’est pourquoi l’ensemble de la filière a présenté au gouvernement un plan de prévention qui accompagnera la loi réautorisant les NNI tout en misant sur la transition vers une culture de la betterave sans ces substances à l’horizon 2024.

Ce plan prévoit entre autres une réduction de 25 % de la dose en enrobage de semences, de ne pas semer de cultures mellifères après des betteraves traitées aux NNI, d’implanter des cultures mellifères dans les jachères, ou dans les Surfaces d'intérêt écologique, pour montrer que le monde betteravier accompagne les pollinisateurs dans leur recherche de nourriture.

Il ne faut pas avoir peur de la réduction de la dose de NNI. Comment a-t-elle été fixée ? Lorsque les deux insecticides connus en betteraves ont reçu leur Autorisation de mise sur le marché (Imprimo en 1992 et Cruiser en 1999), c’est parce que les deux producteurs avaient répondu au cahier des charges, à savoir apporter la dose suffisante pour être efficace et en même temps prévenir une éventuelle résistance des pucerons. En 1992, l’époque était déjà à une prise de conscience des enjeux environnementaux (loi sur l’eau, etc.).

Et à l’ITB, ayant compris qu’il allait falloir un jour diminuer les phytos, nous avons alors travaillé à des réductions de doses dans nos différents essais*, notamment ceux réalisés avec l’Imprimo et le Cruiser. Ces essais montrent que lorsque nous mettons 100 % de la dose, nous protégeons les betteraves contre les pucerons verts durant 80 à 100 jours suivant les années et que si nous mettons 66 % de la dose, nous les protégeons durant 65 jours en moyenne.

C’est exactement le temps qu’il a fallu en 2020 pour couvrir le sol, avec une levée homogène.

S’appuyant sur nos essais, la filière a donc pris la décision de présenter un plan avec une dose de NNI à 75 % à partir de 2021 parce que cela protégera efficacement les betteraves durant la période sensible. Il est possible qu’avec une année comme celle que nous venons de connaître, les 70 ou 75 jours ne soient pas atteints et qu’il faille un traitement foliaire au 60e jour. Mais neuf années sur dix, cela doit passer sans problème, et je suis tout à fait serein sur ce point.

Je rassure les planteurs. La baisse de dosage sur les enrobages à partir de 2021 ne changera rien à l'efficacité. Elle peut en revanche diminuer la prévention de la résistance sur la durée mais, sur un pas de temps de trois ans, cela ne changera rien. Voilà pourquoi le chiffre de 75 % nous paraît raisonnable et explicable*.

Pour revenir à la campagne 2020, que répondez-vous aux planteurs qui jugent inefficaces les traitements foliaires recommandés ?

J'ai à cœur d'expliquer ce que nous avons fait et pourquoi nous l’avons fait. Revenons quelques mois en arrière. Pour les semis 2019, nous n’avions pas eu de dérogations NNI ; le gouvernement de l’époque nous disait que nous avions une alternative, le Karaté K. L’ITB avait pourtant prévenu que cela ne fonctionnerait pas contre les pucerons. Nous n’avions pas été entendus. Mais nous voulions absolument apporter des alternatives aux agriculteurs, afin de tenter de trouver des solutions.

Nous avons donc fait homologuer le Teppeki sur betteraves. Il l’a été en décembre 2018, en six mois au lieu de deux ans. Mais un seul passage a été autorisé. Nous avons averti que cela serait insuffisant pour combattre les pucerons. Le gouvernement nous a alors accordé en 2019 une première dérogation pour utiliser le Movento, qui n’est pas homologué sur betteraves, puis une seconde en 2020 qui nous accorde deux passages.

Nous avons également demandé un troisième passage car certains agriculteurs avaient des levées échelonnées.

Le 15 avril, les pucerons sont arrivés en très grand nombre, par vagues successives très courtes, très rapprochées, et se sont multipliés à une vitesse supérieure à ce qui se produisait d’habitude. Cela est très certainement imputable aux températures du mois d’avril qui étaient largement supérieures à la normale, notamment au sud et à l’est de Paris. Les infestations de jaunisse y ont commencé alors qu’habituellement elles apparaissaient en premier en bordure de Manche.

Le 15 avril, nous avons donc recommandé d’utiliser Teppeki et Movento, seuls produits autorisés pour lutter contre les pucerons verts. Ils ont montré une certaine efficacité en 2019 à partir du stade 6 à 10 feuilles. En 2019, la seule utilisation de ces deux produits dans l’Ouest de la France et le Nord, a permis de contrôler la jaunisse virale.

Devant la détresse des planteurs en 2020, qui ne parvenaient pas à enrayer les infestations successives de pucerons, nous avons demandé fin avril une dérogation afin qu’ils utilisent le Teppeki à un stade plus précoce, 2 feuilles au lieu de 6.

Aujourd’hui, la donne a changé. La production betteravière moyenne française va chuter cette année de 25 à 28 %. En Île-de-France, ces deux produits n’ont pas été efficaces, et nous ne savons pas pourquoi. Les questions sont nombreuses mais pour le moment nous n’avons pas fini d’étudier toutes les données.

Il y a eu des pucerons dans d’autres régions, au nord de Paris. Elles n’ont pas connu de jaunisse les premiers mois et les symptômes ne sont arrivés pour certaines parcelles qu’au mois de septembre. Les planteurs y enregistrent des rendements qui avoisinent les 80 t/ha de moyenne (au lieu de 90 t/ha, voire plus, de moyenne habituellement). Ils ont réussi avec ces deux mêmes produits à mieux réguler la dynamique des pucerons.

Nous en concluons donc que Teppeki et Movento sont partiellement efficaces ; expliquer pourquoi ils l'ont été totalement dans certaines parcelles, et dans certaines régions, et pas dans d’autres, nous ne le savons pas et nous ne le savions pas le 15 avril. Nous assumons ce point.

Qu’en est-il du travail de l’institut sur l’explosion de la cercosporiose et l’arrivée des charançons ?

Concernant la cercosporiose, l’ITB a pris en 2011 la décision de modifier les modalités d’inscriptions des variétés au catalogue, en acceptant qu’il y ait un peu de maladie qui s’installe dans ses essais variétés. Ce qui revient à privilégier la résistance au détriment de la productivité, en conditions saines. C’est le rôle d’un institut technique, nous nous devions de prévoir l’avenir, en disant qu’il se pourrait qu'un jour nous ayons moins de phytos, soit en raison d’une réglementation, soit en raison d’une résistance qui se serait installée au milieu des bioagresseurs.

Or les champignons de la cercosporiose ont montré des signes de résistance dès 2015 aux produits phytos. Nous sommes donc satisfaits d’avoir opté pour cette solution dès 2011, parce qu’aujourd’hui une majorité de variétés présente des signes de résistance à la maladie, mais aussi à l’oïdium ou à la rouille, et que nous sommes en mesure d'offrir aux agriculteurs une alternative aux produits phytos grâce à un panel de variétés résistantes.

Depuis deux à trois ans, nous travaillons aussi sur un modèle prédictif d’apparition de la cercosporiose baptisé Cercocap. Cet OAD alertera l’agriculteur du risque d’infestation de sa parcelle, et l’invitera à aller observer son champ pour optimiser son traitement.

Concernant le charançon, ce sujet est aussi important pour nous que les pucerons ou la cercosporiose. Les NNI avaient une certaine efficacité contre son développement. L’interdiction du Proteus en 2018 puis des traitements de semences en 2019 et 2020 ont renforcé sa prolifération. Et nous sommes mobilisés pour trouver des alternatives.

Comment voyez-vous la production de betteraves sucrières à l’horizon 2025-2030 ?

Nous sommes engagés avec ­l’Inrae dans le PNRI (Plan national de recherche et d’innovation) pour trouver des alternatives aux NNI efficaces à l’horizon 2024. Ce plan est financé par un budget de 20 millions d'euros, dont 7 millions de fonds public, qui permet d’accélérer de nombreux axes de recherche : la génétique, mais aussi l’utilisation de plantes accompagnantes qui permettront, d’une part de contrôler, repousser ou éliminer les pucerons verts (telles des plantes productrices d’insecticides naturels) ou d’autre part d’attirer les prédateurs-auxiliaires, au bon endroit et au bon moment.

Aujourd’hui nous ne connaissons que les coccinelles, les syrphes et les chrysopes. Notre rôle est d'en trouver de nouveaux, tel l’hyménoptère parasitoïde qui se nourrit de pucerons. Il faut que nous puissions l'aider à s’installer, puis se développer.

Ce serait l’une des solutions complémentaires à la génétique. Nous travaillons sur d’autres axes, tels les traitements foliaires ou les produits de biocontrôle. Enfin, le dernier axe de notre PNRI est économique, puisque nous vérifierons la viabilité des solutions proposées au fur et à mesure.

*Voir l’article Efficacité des doses réduites de néonicotinoïdes, par Cédric Royer (ITB)

Photo : © Christophe Boussamba

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