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Les betteraviers affrontent les pucerons sans armes efficaces

Dans le Loiret, les planteurs de betteraves surveillent la progression des pucerons verts, vecteurs de la jaunisse. Pour Jean-Armand Doublier, de la FNSEA 45, la situation révèle surtout le manque de solutions efficaces depuis l’interdiction des traitements de semences.

Dans les parcelles de betteraves du Loiret, l’inquiétude est déjà bien présente. Les symptômes de jaunisse ne sont pas encore visibles, mais les premières contaminations potentielles ont pu avoir lieu. En cause : la présence de pucerons verts aptères, vecteurs de virus, qui ont colonisé une partie des cultures au cours des dernières semaines. « Les betteraves ont été colonisées à un moment ou à un autre par des pucerons verts aptères. Potentiellement, elles peuvent donc déjà être infestées », explique Jean-Armand Doublier, planteur de betteraves dans le département.

Le spectre de 2020 reste dans les esprits

Pour mesurer les dégâts, il faudra encore patienter. La jaunisse ne se déclare pas immédiatement après la piqûre des pucerons. « Il va falloir attendre six à huit semaines pour voir les premiers symptômes », précise-t-il. Cette période d’incertitude nourrit les craintes des planteurs, qui gardent en mémoire l’année 2020, marquée par de très fortes pertes dans les zones betteravières. La comparaison revient naturellement, même si Jean-Armand Doublier nuance : « En 2020, ça avait commencé beaucoup plus fort. Il y avait beaucoup plus de pucerons ». Mais le risque d’un scénario difficile n’est pas écarté.

La situation est d’autant plus sensible que la filière estime manquer d’outils efficaces pour protéger les cultures. Avant l’interdiction des néonicotinoïdes en traitement de semences, les betteraviers disposaient d’une protection jugée plus fiable au démarrage de la culture. « Avant, on ne connaissait pas le problème des pucerons », rappelle Jean-Armand Doublier. Après l’interdiction, l’année 2019 avait été relativement épargnée. Puis 2020 avait été vécue comme une rupture, avec des pertes de rendement majeures. Les dérogations accordées ensuite pour les traitements de semences avaient permis, selon lui, de sécuriser provisoirement les campagnes.

Jusqu'à 5 interventions

Aujourd’hui, les planteurs doivent composer avec des traitements foliaires. Depuis cette semaine, ils peuvent intervenir jusqu’à cinq fois : un Teppeki, deux Movento et deux Versys, après l’autorisation d’un Versys supplémentaire. Mais cette stratégie ne règle pas le problème de fond, selon Jean-Armand Doublier. « La durée d’efficacité des produits ne dépasse pas huit à dix jours », estime-t-il. Ces passages répétés représentent aussi un coût supplémentaire en produits, en temps, en carburant et en matériel.

Pour les exploitations, l’impact économique est déjà anticipé. « On sait qu’on va manger dix tonnes de rendement à cause du surcoût des insecticides », avance Jean-Armand Doublier. Derrière cette estimation, c’est une perte de marge qui se dessine, dans un contexte déjà tendu pour les trésoreries agricoles. La betterave, longtemps considérée comme une culture stable et rémunératrice, devient plus incertaine.

« Pas d’interdiction sans solution »

Au-delà de la situation agronomique, Jean-Armand Doublier insiste sur le principe défendu par la profession : « Ce qu’on veut, c’est ce qu’on a toujours voulu : qu’il n’y ait pas d’interdiction sans solution alternative ». À ses yeux, la betterave illustre précisément une impasse. Les solutions mises en avant depuis plusieurs années — variétés tolérantes, auxiliaires, bandes fleuries, biocontrôle — ne permettent pas, selon lui, de répondre à la pression actuelle avec le même niveau d’efficacité qu’un traitement de semences. « On a tout essayé et il n’y a rien de probant », affirme-t-il, en évoquant des essais conduits par des expérimentateurs indépendants.

Les auxiliaires, comme les coccinelles ou les syrphes, peuvent avoir un rôle de régulation, mais ils arrivent souvent trop tard dans la dynamique de population. « Les populations de pucerons explosent à un moment donné. Les prédateurs naturels arrivent après. Ils peuvent réduire la population, mais en attendant, dès que la betterave a été attaquée, le virus peut déjà être là. »

Sortir du débat pour revenir au terrain

Le sujet est aussi devenu politique, notamment avec le débat autour de l’acétamipride. Pour Jean-Armand Doublier, cette molécule ne constituerait pas une solution miracle. « L’acétamipride, on l’aurait en foliaire, pas en semence. Et ce ne serait pas non plus un miracle », précise-t-il. À moyen terme, la demande de la filière reste claire : retrouver un traitement de semences efficace.

Le betteravier regrette que le débat public oppose trop souvent les agriculteurs aux attentes environnementales, alors que les objectifs peuvent être partagés. « Il y a des militants écologistes sensés, qui veulent moins de phytos tout en maintenant une activité économique. On peut l’entendre. C’est même aussi notre rôle d’agriculteur d’aller dans ce sens », explique-t-il. Mais il dit refuser les positions qui, selon lui, ne tiennent pas compte des réalités techniques et économiques des exploitations.

Voir aussi Tours de plaine betteraves : un état des lieux à l’instant T

Plus de passages pour moins d’efficacité

Jean-Armand Doublier pointe aussi un paradoxe. En l’absence d’un traitement de semences efficace, les planteurs multiplient les interventions foliaires, avec un résultat qu’ils jugent moins satisfaisant. « On traite beaucoup plus, on consomme beaucoup plus de temps, d’argent, de carburant et de matériel, pour un résultat technique nettement moins bon », résume-t-il. Cette évolution interroge également, selon lui, sur le plan environnemental. Les passages supplémentaires augmentent les charges et la consommation de GNR, sans garantir une protection suffisante contre la jaunisse. « C’est de la perte sèche pour l’agriculteur, les sucriers, la filière tout entière et l’État français », estime-t-il.

Derrière les parcelles, c’est l’avenir industriel de la filière qui est évoqué. Le Loiret et les départements voisins restent liés à une organisation betteravière structurée, avec des sucreries, des emplois et des débouchés. Si la culture devient trop risquée, certains planteurs pourraient réduire leurs surfaces, voire arrêter. « J’adore la betterave, mais je connais plein de gens qui seraient capables d’arrêter assez rapidement », confie Jean-Armand Doublier. À ses yeux, le risque serait de fragiliser une production française sans réduire la consommation de sucre. « Les gens continueront à manger du sucre. Il viendra d’ailleurs », prévient-il. Il redoute alors une hausse des importations, depuis des pays où les pratiques agricoles peuvent être moins encadrées que celles imposées aux producteurs français.

« On nage dans l’inconnu »

À court terme, les betteraviers demandent des autorisations suffisantes pour protéger la campagne en cours. Mais Jean-Armand Doublier reconnaît que le calendrier est déjà serré. « Pour cette campagne, ça devient presque trop tard », estime-t-il. Pour l’année prochaine, en revanche, la filière veut une décision claire : « Il faut absolument un traitement de semences efficace » Le sujet s’inscrit dans un contexte plus large de fragilité économique. Les charges restent élevées, les prix sont incertains et les exploitations de grandes cultures traversent déjà une période difficile. Dans ce cadre, la betterave ne joue plus forcément le rôle de culture sécurisante qu’elle a longtemps occupé dans les assolements.

La question du renouvellement des générations est également posée. Pour Jean-Armand Doublier, l’incertitude technique peut décourager les jeunes agriculteurs ou les pousser à revoir leurs choix de production. « Quand on connaît une solution technique, on sait qu’on peut y arriver. Là, tant qu’on n’a pas de traitement de semences efficace, on nage complètement dans l’inconnu », résume-t-il.

Le planteur attend désormais un choix politique. « On connaît ce qu’il y a à faire. Il faut des traitements de semences efficaces et il faut du courage politique », affirme-t-il. Dans les parcelles, les planteurs, eux, n’ont plus qu’à surveiller l’évolution de la pression pucerons et attendre l’apparition éventuelle des symptômes de jaunisse dans les prochaines semaines.

Voir aussi Maïs : un début de campagne sous tension

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